Selon l’Union sociale pour l’habitat et la Caisse des dépôts, 63 % des bailleurs sociaux n’avaient pas encore initié une stratégie digitale en 2018[1]. Or, l’habitat social représente à lui seul 13,5 % des logements en France[2]. Il est au cœur de la transition numérique du bâtiment. Claire Brossaud, chercheure en sciences sociales, s’intéresse justement à l’appropriation des innovations numériques par les locataires, notamment dans les logements sociaux, et à l’évolution des usages.

Quelles sont les attentes des bailleurs et des locataires dans le logement social ? Sont-elles les mêmes ?

Claire Brossaud – Commençons par les bailleurs sociaux. Ils cherchent principalement des solutions qui facilitent la gestion de leurs bâtiments, c’est-à-dire celles qui leur permettent de maîtriser et d’optimiser les coûts de maintenance et d’exploitation des immeubles. Ils vont aussi évidemment chercher à diminuer l’impact des charges, à augmenter le pouvoir d’achat de leurs locataires, voire à lutter contre la précarité énergétique, avec l’installation de compteurs connectés par exemple. Et cela donne des résultats, puisque 37 % du parc social est aujourd’hui classé parmi les logements les moins énergivores (étiquettes A, B et C) contre 14 % seulement de l’ensemble des résidences principales[3].

Côté locataires, les enjeux de maîtrise des consommations énergétiques arrivent souvent en première place. Dans le logement social, les plus précaires sont déjà très économes par nécessité. Certains suivent déjà leurs consommations sur les sites de leur fournisseur d’énergie. Mais la situation est en train d’évoluer. Les attentes en termes de sécurité, de santé et de bien-être, progressent, notamment parce que la population dans les HLM vieillit. Ces demandes n’existaient pas il y a 2 ou 3 ans. Aujourd’hui, tout ce qui est de l’ordre de la Silver Economie émerge davantage : écrans tactiles pour rester en lien avec ses proches, services de livraison à domicile, visiophone relié à l’appartement pour limiter les intrusions ou les vols dans les boîtes à lettre. Néanmoins, l’intégration du numérique dans l’habitat social reste encore marginal. En 2018, seuls 5 % des bailleurs sociaux prévoyaient d’engager une stratégie de logement connecté[4].

Quels sont donc les freins à la transition numérique dans le bâtiment ?

Claire Brossaud – Les locataires ont du mal à définir les contours des bâtiments connectés. Lors des ateliers que j’anime avec des occupants de logements sociaux, j’entends très souvent quand on évoque les outils numériques : « Je n’en vois pas l’intérêt » ou « Je ne comprends pas à quoi cela sert ». En revanche, quand on leur parle de visualiser leurs consommations ou de gérer eux-mêmes leur chauffage, cela devient concret et les habitants sont plus enclins à utiliser des solutions numériques. Parmi les locataires, il existe par ailleurs une relative défiance vis-à-vis du tout numérique. Ils veulent en effet maîtriser leur vie privée et disposer d’un minimum de contrôle sur le niveau de confort et d’aménagement de leur domicile. Certains craignent par ailleurs les effets des « ondes » sur leur santé. Et, les locataires les plus âgés redoutent que le numérique affaiblisse les liens sociaux avec leur entourage. Dernier frein auquel on pense moins : parfois, certaines solutions numériques font double emploi avec les objets connectés déjà utilisés. Je pense par exemple aux écrans dans les appartements pour lancer une alerte en cas de chute alors que la personne âgée possède déjà un bracelet connecté. Dans ce contexte, les deux outils peuvent se concurrencer et la personne privilégiera sans doute celui qu’elle a choisi.

Quels conseils pourriez-vous donner à un bailleur social pour aider ses locataires à mieux appréhender les outils qu’il met à leur disposition ?

Claire Brossaud – Premièrement, il convient d’apporter de la pédagogie, beaucoup de pédagogie, d’organiser des événements pour expliquer, de distribuer des dépliants, d’ouvrir le cas échéant une ligne téléphonique dédiée… Moins il y a d’accompagnement en effet, plus l’outil digital sera considéré comme un gadget, vite oublié et laissé de côté. Le fait d’échanger sur le numérique lors d’animations collectives ou d’entretiens individuels témoignent aussi de l’intérêt du locataire pour ces outils. En parler, c’est déjà s’y intéresser et l’adopter. Il est utile par ailleurs de ne pas discuter d’emblée de technologie mais des services rendus à la population.

Deuxièmement, les bailleurs doivent sélectionner les solutions qu’ils mettront en place dans leur parc de logements, en fonction de la population qui les occupe. Les critères d’âge, de durée ou de temps de présence dans l’appartement, les métiers exercés, l’implication ou non dans la vie du quartier, les usages préalables des outils numériques, etc. vont être déterminants dans ces choix. Contrairement aux idées reçues, le faible niveau de revenu des occupants de logement social génère beaucoup plus de comportements vertueux qu’ailleurs, en matière de réduction des dépenses d’énergie.

Troisièmement, au-delà du rôle des bailleurs, j’insisterais sur la place des facilitateurs auprès des occupants. Dans les domaines de l’énergie et des déchets, il existe des organismes intermédiaires à l’instar des ALEC (Agences Locales de l’Energie et du Climat) et leur opération « Défi des familles à énergie positive ». Dans le cadre du numérique, d’autres entités pourraient jouer ce rôle de facilitateurs auprès des habitants, pour favoriser l’appropriation des outils digitaux. Pourquoi pas la SBA ?

[1]  https://www.union-habitat.org/actualites/batiment-connecte-et-logement-social-premiers-enseignements
[2]  https://www.smartbuildingsalliance.org/wp-content/uploads/2019/04/SBA_Thema2_Logement_Social_juin18-min.pdf
[3]  https://www.union-habitat.org/sites/default/files/articles/pdf/2018-10/les_hlm_en_chiffres_2018.pdf
[4]  https://www.union-habitat.org/actualites/batiment-connecte-et-logement-social-premiers-enseignements

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