D’après le philosophe Bernard Stiegler, à qui l’on doit le concept de 3è révolution urbaine, l’écriture d’un nouvel espace ira de pair avec une remise en cause des modèles d’urbanisme déjà connus. Le Smart Buildings & Territories Summit a été, pour les grands acteurs du bâtiment et de la ville, l’occasion de présenter des pistes de réflexion et d’action. À quoi ressemblera la ville de demain ? Quelle place pour les citoyens dans ces nouveaux espaces ? Entretien avec Marjolaine Meynier-Millefert, députée, Vice-Présidente de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire et Présidente de l’Alliance HQE GBC.

Partagez-vous la vision d’une 3è révolution urbaine basée sur une transition numérique de grande ampleur ?

Marjolaine Meynier-Millefert : En partie, oui.  Les outils numériques communiquent déjà et vont communiquer de plus en plus entre eux. Ils échangeront des informations que la pensée humaine n’arrive pas à agréger, cela permettra de remettre en question des pratiques existantes.
Mais il faut considérer le numérique comme un outil. Je reste dans l’idée que la 3e révolution urbaine sera avant tout humaine. Il ne faut pas que l’outil devienne penseur, mais que la machine optimise de manière pertinente la projection humaine. Les progrès numériques offrent des outils d’aide à la décision très puissants mais il ne faut pas se laisser submerger : ils doivent avant tout permettre plus d’humanité, offrir plus de place à l’humain.

Quelle place pour la transition énergétique et environnementale au sein de cette 3è révolution urbaine ?

M.M-M : Le numérique peut devenir un soutien intelligent et un allié puissant de la transition environnementale. C’est vers cela qu’il faut aller. Des outils de pilotage énergétique sont déjà à l’œuvre et extrêmement pertinents. Ils rendent par exemple les bâtiments intelligents pour qu’ils soient moins énergivores. Autre exemple, la question de la gestion des déchets : aujourd’hui, on a besoin de données sur les ressources de matières premières et secondaires, car les informations dont on dispose à l’échelle des territoires sont trop morcelées. Un outil qui établirait de manière plus intelligente et plus exhaustive des informations sur les gisements de matière recyclée faciliterait l’émergence de filières de recyclage.
Après, on sait aussi que le numérique représente 3,7 % des émissions de CO2 mondiales et que ce chiffre est en augmentation. L’empreinte carbone d’un objet numérique, après 2 ans, réside dans sa fabrication (90 %), non pas dans son usage (10 %). Si l’obsolescence systématique des outils numériques reste la norme (et pas l’upgrade de ces outils), se crée alors une autre forme de poids environnemental. Il faut donc voir le numérique comme un allié, mais pas comme une solution miracle.

Quelles sont vos actions sur cette 3È révolution urbaine ? Est-ce un paradigme que vous intégrez à vos chantiers de travail ?

M.M-M : Au niveau des deux volets principaux sur lesquels je travaille en tant que députée (développement durable et aménagement du territoire, NDLR), je vois bien émerger le sujet de cette révolution. Les solutions proposées foisonnent mais sont encore en phase d’amorçage : elles relèvent du domaine de l’innovation, et obéissent à des logiques d’expérimentations.
Sur le sujet des bâtiments par exemple. On parle du BIM depuis plusieurs années, mais le nombre de projets qui y ont recours est encore marginal. On est dans une phase d’entre deux et la compréhension de ce que l’outil peut apporter à la profession n’est pas encore 100 % partagée. Pour certains acteurs, le BIM n’est encore qu’une opportunité marketing, alors que son objectif est de mieux planifier et modéliser son chantier neuf, mais il est aussi pour d’autres une opportunité de rénovation énergétique. Le BIM évite les problématiques d’erreur chantier en facilitant le partage d’informations entre les différents corps de métier.
J’ai aussi beaucoup travaillé sur l’idée du Carnet Numérique du Bâtiment. Finalement, la vision numérique qu’on en avait n’est pas tout à fait celle que l’on a réussi à mettre en œuvre. La compréhension de l’outil n’est pas encore pleine et cet écart s’est ressenti dans la vie législative du projet. Coincé dans la loi ELAN en 2018, le carnet a finalement été validé en 2021 dans la Loi climat et résilience, sous la forme du CIL, Carnet d’Information du Logement. En 3 ans, on a progressé, et on progressera encore.

Quelle est la place du Citoyen au sein de cette 3È révolution urbaine ?

M.M-M : Je suis pour que les citoyens et citoyennes prennent davantage leur place dans nos lieux de vie. Il y a une vraie opportunité à ce que les personnes se saisissent des sujets, comme je le mentionne dans mon rapport sur les ENR : avec une meilleure compréhension de nos enjeux, ils deviennent des alliés de nos sujets. Quand on les considère seulement comme des utilisateurs finaux auxquels on doit livrer des services plutôt que comme des partenaires, je pense qu’on se prive de beaucoup. On pourrait croire à tort que c’est plus optimum, plus efficace, mais en réalité on y perd.
Aujourd’hui, les citoyens ne comprennent plus les racines de ce qu’on leur propose et leur éloignement des sujets provoque des effets de rejet. Avec l’énergie, c’est pareil : 69 % des Français pensent que les centrales nucléaires participent au réchauffement climatique alors qu’elles ne produisent pas de CO2.
On a eu des visions très centralisées. L’enjeu aujourd’hui est de partager les expertises : le numérique le permet, avec des informations brutes dont chacun peut se saisir. Cela peut brouiller la hiérarchie entre professionnels et amateurs, faire peur à ceux qui étaient dans une logique de maîtrise. Mais in fine, cela fait émerger des savoirs partagés beaucoup plus résilients, qui nous permettent de faire face au monde qui vient.

Le numérique est au centre, mais par quoi d’autre cela peut-il passer ?

M.M-M : Le numérique est un outil qui, encore une fois, doit servir à créer plus de liens humains. Avec des lieux de rencontre et de partage. Il faut que les villes très connectées numériquement soient aussi mieux reliées humainement… Sinon on n’aura rien gagné avec le numérique – même si chaque individu a accès à des services fantastiques. On a besoin que ces outils nous relient, alimentent le vivre ensemble et nous permettent de réfléchir à notre ville. Les villes qui n’ont pas de projet collectif ne sont que des agrégations d’individualités : une ville ou un village, c’est un nom, une identité et des personnes qui vivent ensemble. 

Pour terminer, quel est selon vous l’équipement ou la technologie qui aura le plus d’impact sur les bâtiments et la ville dans les années à venir ?

M.M-M : La mesure numérique des résultats, qui va révolutionner la rénovation énergétique. A partir du moment où l’on basculera dans cette logique de mesure instrumentée, on sortira de la logique des calculs conventionnels et des projections des économies théoriques moyennes réalisées. Les modèles économiques vont se stabiliser, avec des résultats beaucoup plus pointus : ROI, coûts et gains des économies d’énergies. Alors qu’aujourd’hui on est beaucoup dans l’obligation de moyens, on basculera dans la garantie du résultat. Pour moi cela va tout changer, et cela ira très vite.

Un nouveau guide de l’Alliance HQE GBC pour l’aide à la réalisation de quartiers durables

10 ans après sa première édition, le guide de la démarche HQE Aménagement s’offre une mise à jour. Cet ouvrage de référence en termes de management de projet durable change d’échelle et passe du bâtiment au quartier. En reprenant les fondamentaux du référentiel HQE, le guide permettra une évaluation globale de leur performance. Les indicateurs retenus l’ont été pour leur pertinence, leur applicabilité, et pour le fait qu’ils répondent à des enjeux croisés du développement durable : changement climatique, raréfaction des ressources, biodiversité, bien-être, cohésion sociale, économie circulaire…
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