L’évolution du travail – Episode 1


Après un mois de confinement lié à l’épidémie de Covid-19, 62 % des Français se déclarent favorables à la poursuite du télétravail après la crise[1]. Une pratique qui était déjà dans l’air du temps, qui s’est accélérée dans le cadre de la situation actuelle et qui nécessitera le déploiement de tiers-lieux : un marché en essor sur lequel la SBA va amorcer des réflexions. Tour d’horizon de solutions tendances et économiquement valorisées avec Dominique Valentin, PDG chez Relais d’Entreprises, et Samuel Durand, fondateur du projet Going Freelance, auteur d’une étude sur L’exploration du travail de demain et de la newsletter le Billet du futur.

Alors que le télétravail est pour beaucoup une situation subie à cause des mesures de confinement, pourrait-il devenir incontournable ?

Dominique Valentin – Avec le développement de la mobilité et la pression foncière de plus en plus forte dans les villes, les Français se sont éloignés de leur travail concentré dans les métropoles. Rien qu’à Toulouse, les salariés logent en moyenne à 30 km de leur bureau. Résultat : chaque matin la Rocade est saturée avec son lot de consommation de carburant et de pollution. Ce qui existe à Toulouse est aussi vrai dans toutes les agglomérations de l’Hexagone. Pour limiter les émissions de CO2, la mobilité électrique est une solution, mais les embouteillages et le temps perdu persistent. En revanche, si l’on ne se déplaçait plus pour travailler, on gagnerait sur tous les plans : moins de pollution et d’énervement sur les routes. On le constate déjà après 4 semaines de télétravail. Et pour améliorer l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle, pourquoi ne pas déporter certains bureaux des entreprises au plus près des salariés et créer des tiers-lieux dans les campagnes ? Grâce au déploiement massif de la fibre sur tout le territoire français, c’est une solution parfaitement envisageable.

Samuel Durand – Afin d’étudier la tendance du télétravail, j’ai réalisé l’année dernière un tour du monde : 13 villes visitées dans 10 pays et sur trois continents. Ce que j’ai constaté partout, c’est que le modèle classique du salariat à temps plein en entreprise est aujourd’hui sur le déclin alors que le travail indépendant est en pleine expansion, avec une croissance de 145 % rien qu’en France au cours des 10 dernières années, ou le modèle d’entreprises agiles où le télétravail est la norme. Citons les exemples d’entreprises de la Silicon Valley (Auttomatic, GitLab…) qui ont fait ce choix en partie parce que les voies dans la région de San Francisco sont très encombrées. Les bénéfices ont été multiples : non seulement les entreprises ont gagné en productivité et les collaborateurs en qualité de vie, mais en plus une société comme Auttomatic a choisi d’investir les loyers qu’elle ne payait pas en allouant 250 dollars par mois à chaque salarié à dépenser dans des espaces de coworking ou des consommations dans des cafés. Néanmoins, une évolution du management est nécessaire et doit se fonder sur la confiance et sur des objectifs. Pour certaines entreprises, la transition vers le télétravail est parfois plus facile lorsqu’il se déroule dans un tiers-lieu plutôt qu’à domicile, d’autant plus que ceux-ci permettent de nouer des synergies. C’est aussi plus simple pour les collaborateurs, pour qui le mélange des émotions entre famille et travail chez soi n’est pas toujours simple à gérer.

Quelles sont les tendances en matière de tiers-lieux ?

SD – Les tiers-lieux sont généralement modulables et ouverts, avec des espaces variés en fonction des activités des utilisateurs : open spaces, bureaux clos, phone boxes, cuisine, zone de vie et d’échange avec un salon… Ils permettent de mutualiser des espaces de stockage et des outils, comme des imprimantes 3D ou des studios d’enregistrement par exemple. Les tiers-lieux ressemblent souvent à leur fondateur, avec une zone dédiée par exemple à un mur d’escalade, de la peinture ou de la permaculture, selon les personnalités. Ces tiers-lieux ont parfois un community builder, chargé de créer un environnement favorable à la vie de communauté. C’est généralement le cas quand ils accueillent des freelances ou des startups. À Bali ou Barcelone, certains tiers-lieux ne se contentent pas d’être des espaces de coworking, mais proposent un fab-lab, un atelier de fabrication partagé où un animateur permet aux porteurs de projet de traduire leurs idées en objets. Quoi qu’il en soit, le digital est essentiel pour tous ces lieux, et la qualité de la connexion doit être irréprochable, non seulement pour communiquer ensemble, travailler, et pour toutes les activités, mais aussi pour réserver des salles, imprimer des documents, se réunir… La SBA peut réfléchir aux meilleures solutions pour répondre à ce besoin.

DV – Plus généralement, les tiers-lieux doivent être propices au travail, pensés en fonction des profils des utilisateurs, évidemment modulables. Il est en effet inconcevable d’imaginer simplement des rangées de bureaux interminables de part et d’autre d’un couloir. Ils doivent être conçus sur la base d’une vraie réflexion sur les usages et les fonctionnalités attendus. Cette réflexion peut être portée par les acteurs de la SBA. Si Samuel s’est essentiellement intéressé aux tiers-lieux dédiés aux freelances et aux startups, je complète par les espaces de coworking servant de bureaux déportés à des entreprises. Le choix de la localisation est dans ce contexte particulièrement important. Comme je l’ai dit précédemment, le tiers-lieu trouve tout son intérêt lorsqu’il s’éloigne de la ville, qu’il se rapproche de ses utilisateurs et qu’il s’intègre dans la vie d’une commune, près du centre-bourg, de la boulangerie et de la poste par exemple. Les espaces de coworking que nous créons chez Relais d’Entreprises peuvent être une ancienne école, un presbytère ou un bureau de mairie. Au Moule en Guadeloupe par exemple, nous avons accompagné la collectivité dans la reconversion partielle de sa médiathèque pour accueillir des salariés, des startups et des étudiants, juste à côté d’un micro musée numérique, mêlant ainsi culture et travail. Pour les entreprises, ces bureaux déportés sont sources d’innovation sociétale et permettent de faire des économies, d’abord parce que les loyers sont bien plus bas que dans les grandes agglomérations, mais en plus parce que la ″non mobilité″ se monnaye. Nous avons signé une convention avec EDF, pour que les kilomètres non parcourus par les collaborateurs et les litres de carburant non consommés se transforment en Certificats d’Économie d’Énergie. Les éco-chèques reçus par les employeurs permettent de payer les loyers. À ce jour, nous sommes les seuls à proposer ces échanges de bons procédés, mais la recherche d’externalités positives pour les entreprises tertiaires est un axe de travail intéressant à organiser au sein de la SBA.

[1] Enquête réalisée auprès de 2 915 professionnels répartis sur l’ensemble du territoire français, effectuée en ligne, sur le panel propriétaire BuzzPress France, selon la méthode des quotas, durant la période du 2 au 8 avril 2020.

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